Juste une mise au point

La conspiration étant devenue depuis les années 1950s un thème récurrent du folklore ufologique, il était temps d’y consacrer un ouvrage entier. Après le livre de François Parmentier (Ovni: 60 ans de désinformation) qui, étonnamment, n’avait reçu jusque là pratiquement que des louanges malgré une position fortement marquée, il était temps que cette parole unique soit équilibrée d’un autre son de cloche. OVNIs : ce qu’ils ne veulent pas que vous sachiez est le titre du nouvel ouvrage de Pierre Lagrange sur le sujet.

Article initialement publié le 28 juin 2007

Nous connaissons tous ces histoires de conspirations : les militaires, les scientifiques, savent, mais ne veulent rien dire. Ils pratiquent un double-langage, alternant déclarations publiques rassurantes voire méprisantes et études confidentielles sur le sujet. Pour Lagrange la question n’est pas de savoir s’il faut ou non contester ce fait, aujourd’hui historique, mais de comprendre ce qui a motivé ce comportement. Une réelle conspiration… ou autre chose ? Pourquoi les militaires et autres services officiels ont-ils considéré qu’il était dangereux de prendre publiquement au sérieux les soucoupes volantes ? Egalement, autre question qui taraude les ufologues : pourquoi les scientifiques semblent-ils avoir décidé d’ignorer, voire de nier des phénomènes qui auraient dû, au contraire, éveiller leur curiosité ?

Avant d’imaginer une entente de tous ces gens dans le cadre d’un plan organisé dont on peine toujours à trouver — mais ne cessera jamais de chercher — des preuves réellement convaincantes, Lagrange replace l’événement dans son contexte : en cette période d’après-guerre où apparaissent les premiers témoignages de soucoupes (pas d’ovnis au sens strict, de soucoupes), la science a atteint un stade de “professionnalisation” où le “Grand Partage” entre culture populaire et science “établie” est devenu étatique. En une cette période aussi trouble et fragile, les militaires mais aussi la science sont des composantes d’un pouvoir qui développe sa propre paranoïa (la crainte constante d’une attaque russes qui fut l’une des hypothèse d’explication des ovnis, la surveillance de chaque citoyen par le FBI qui suspecte que les soucoupes puissent être une intoxication des “rouges”, le McCarthysme…) et qui ne saurait être désorganisé, déstabilisé par des prétentions de personnes qui n’y sont pas directement affiliées. Seuls les scientifiques “officiels” sont respectés comme tels et habilités à rapporter des phénomènes de manière “sérieuse”, de manière scientifique (l’exemple le plus flagrant étant peut-être le mémo de Robert Low, coordinateur du projet Colorado). Les amateurs-experts des sociétés savantes de naguère, tels Flammarion ou d’autres, n’y auraient plus leur place. Les signalements de phénomènes inexpliqués par le peuple représentent donc plus un danger plutôt qu’une opportunité de découverte pour ces chercheurs qui se muent en éducateurs. On reproche aux témoins d’être peu fiables, subjectifs, bref : de l’autre côté du “Grand Partage”. Les militaires et organes de renseignement, eux, ne sont pas en reste. Là aussi, la paranoïa ambiante entretenues dès les années 1950s a naturellement développé une politique de double-langage qui leur permette de contrôler l’information, trop sensible pour être ouvertement discutée, surtout quand, après étude, on ne sait toujours quoi penser. Officiellement il n’y a pas d’ovnis sérieux, et tout aussi officiellement, on les étudie, mais en secret.

Comment ne pas crier au complot en découvrant cela ? Car les gens ne sont pas stupides. Donald Keyhoe en tête, ils décèlent rapidement le décalage entre les faits et leur analyse par ces instances officielles. Ils constatent bien, aussi, les contradictions entre les experts. C’est donc là le 1er diagnostic de Lagrange : oui des scientifiques ont éludé le problème, oui des militaires ont caché des choses et, si on les accuse de conspiration, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

Mais le 2ème élément arrive immédiatement après, comme un boomerang. Si on ne peut reprocher au public de dénoncer un tel comportement, il convient toutefois de ne pas tomber dans une dérive qui va embourber le débat, dans une controverse bloquant toute avancée. Une controverse sur les données d’abord, dont la fiabilité relève des scientifiques, pas des témoins. A-t-on déjà vu un scientifique baisser les bras devant un problème parce que son instrument à une trop grande marge d’erreur ? Non, il cherchera une meilleure manière de capter des données, plus fiables. Une controverse sur les motivations de chacun ensuite, où l’on ne peut s’empêcher de voir, à la manière d’un Parmentier, un complot organisé dans toute attitude ou position allant à l’encontre de la réalité des ovnis ou de l’HET. Un rationaliste, même s’il s’égare dans un extrémisme scientiste, peut simplement être sincère, et convaincu d’oeuvrer pour le bien et contre l’obscurantisme d’une “pseudo-science”. De la même manière, leurs opposants ufologues peuvent penser sincèrement, eux aussi, lutter contre l’éludation d’un problème important. Bref, avant de supposer un complot scientiste ou croyant, ne pas oublier que la sincérité, l’erreur, ou même la simple bêtise peuvent aussi expliquer la réalité des comportements et des opinions. Également que des gens très compétents peuvent se tromper, délirer, avoir des a prioris, faire des canulars, ou simplement des erreurs de jugement. Le meilleur exemple en est que ce sont justement les comportements de ces scientifiques et militaires “étatisés” qui ont alimentés le climat de suspicion qui les dé-crédibilise aujourd’hui aux yeux de l’opinion. Des comportements qui ont contribué, chaque jour un peu plus, à forger cette grille de lecture déformée de la réalité, qui pollue encore aujourd’hui l’appréhension du sujet. Chaque découverte d’un mensonge, sur laquelle ont surfé des fictions comme X-Files, a contribué a tisser dans le microcosme ufologique le canevas de cette nouvelle grille de lecture du monde, jusqu’à s’en couper totalement. Or ce n’est pas en se coupant du monde, et des scientifiques en particulier, que l’ufologie réussira à sortir de l’ornière. Si l’on veut faire reconnaître l’ufologie, Il faut l’intégrer, la réconcilier avec la science. L’inverse est sans issue.

Lagrange fait ensuite remarquer que cet état de fait est d’autant plus regrettable lorsque ce sont ceux qui condamnent le complot qui ne donnent pas l’exemple. Certes, on peut reprocher des choses aux américains en matière de transparence, voire même de démocratie, mais quid de la France à ce sujet ? Dispose-t-elle du FOIA ? Tous les documents sur les ovnis sont-ils accessibles, qu’il s’agisse des rapports du conseil scientifique du GEPAN ou de l’Armée ? La composition des membres du comité de pilotage du GEIPAN est-elle connue ? Celle de tous les membres du COMETA et rédacteurs de son rapport ? Ce dernier a-t-il traité le contenu de la vague belge, du rapport de Pocantico ? Au-delà du discours d’ouverture et de collaboration, ces organismes travaillent-t-il vraiment avec des amateurs, ou sont-ils restés bloqués dans la vision du “Grand Partage” ? Bref, le double langage, n’est pas forcément l’apanage des américains, et le schéma “science en France, désinformation aux Etats-Unis” est peut-être un peu simpliste.

Certes, les conspirations, les désinformations ont existé, existent et existeront. Ce ne sont pas des mythes. Mais ce ne sont pas toujours celles que l’on croit. Il faut savoir faire la distinction entre conspiration avérée (comme le double langage de l’armée dans les années 1950s) et conspiration supposée (les militaires américains en savaient plus à l’époque que ce qu’indiquent les archives déclassées d’aujourd’hui). Entre les deux réside la notion de preuve, sur laquelle les ufologues et scientifiques devront peut-être plus se pencher pour faire avancer l’ufologie. Et l’on pourrait se poser la question : si les scientifiques n’ont pas voulu ouvrir au peuple la porte de la science, était-ce seulement parce qu’ils les considéraient comme incompétents et subjectifs ? Après tout, ils savaient bien qu’ils ne pourraient être systématiquement compétents et objectifs. C’était à eux de savoir exploiter ces données, quelles qu’elles étaient et telles qu’elles étaient, quitte à inventer de nouvelles méthodes, voire de nouveaux instruments, pour les traiter. C’est peut-être cette étape qui leur manquait aussi, et qu’il nous faut maintenant franchir.

Qui sont donc les scientifiques qui réconcilieront le problème ovni et la science, alors qu’ils quittent aujourd’hui progressivement leur d’ivoire ? Le règne des experts “professionnels” est en train de laisser place à celui d’une science plus démocratique, où “experts amateurs” (comme l’étaient Flammarion ou d’autres) peuvent apporter leur pierre. Mais on peut craindre que cela ne se fasse si facilement. D’abord parce les amateurs devront se montrer à la hauteur, ensuite parce que la science institutionnelle pourrait avoir du mal à s’y adapter. Les protestations du public firent bouger les choses aux USA en 1966, mais pour au final pour évacuer le problème malgré le travail de non ou ex-officiels américains (Hynek, Vallée, Sagan, Page, Morrison, Powers, Sturrock…). Aujourd’hui en France, le CNES et les organismes affiliés se disent preneurs des témoignages et collaborations avec des amateurs. Espérons qu’il ne s’agisse pas que d’une ouverture de façade.

D’autres éléments et arguments émaillent le livre de Lagrange, qui après la réédition d’ouvrages de référence comme le livre de Karl Pflock sur Roswell (Roswell, l’Ultime enquête, Terre de Brume, janvier 2007) ou l’étude de Bertrand Méheust sur le rapport entre science-fiction et soucoupes volantes (Science-Fiction et soucoupes volantes, Terre de Brume, mai 2007), marque par son appréhension sans compromis de l’attitude du SEPRA et de son directeur, du livre de Parmentier (presque point par point), ou du COMETA. On y découvrira aussi avec délectation un trop rapide flashback sur l’histoire de l’ufologie française, et nombre de documents officiels inédits (146 pages sur 367 !) dont, pour la 1ère fois dans sa langue d’origine, le fameux rapport de l’association des anciens auditeurs de l’IHEDN en 1977.

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